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L’anarchisme au Brésil

 

A. Luttes sociales pré-anarchistes

Le premier à avoir dédié un livre à l’étude de la pensée socialiste au Brésil fut le général Abreu e Lima. Ce soldat influencé par Garibaldi, né à Recife en 1794, lutta pour l’indépendance de l’Amérique espagnole, sous les ordres de Bolivar, à Boyacá, Cúcuta, Carabobo, Queseras del Medio, etc. De retour dans sa patrie, il publia une œuvre importante intitulée O socialismo (1855) qui, comme l’a écrit Carlos Rama, « est, à divers titres, un fait étonnant dans l’histoire des idées latino-américaines », une exposition minutieuse et « rigoureusement actualisée, jusqu’en 1855, en particulier de la nouvelle littérature politique, philosophique et religieuse française »[1]. Il y résuma de façon assez fidèle les idées de Saint-Simon, Fourier, Owen, des communistes (Babeuf, etc.), sans parler de Proudhon, bien qu’il connut sans doute ses œuvres[2].

Quelques années auparavant, en 1840, était arrivé à Pernambouc l’ingénieur français Louis Vauthier, embauché pour diriger la construction de divers ouvrages publics. Il construisit des voies ferrées, il s’occupa de la fabrication du sucre, de l’élaboration de cartes régionales, de la législation du travail en même temps qu’il introduisit les idées saint-simoniennes. Ce n’était sans doute pas un révolutionnaire et on sait que, comme Louis Blanc, il fut ensuite contre la Commune de Paris. Il influença la pensée d’Antonio Pedro de Figueiredo et collabora à O Progreso, la revue que celui-ci dirigeait[3].

Toujours à Pernambouc, Antonio Borges de Fonseca, pamphlétaire brésilien, prêcha pour un socialisme inspiré par les idées de Fourier[4]. Mais auparavant, en 1841, était arrivé à Santa Catarina le fouriériste français Benoît Jules Mure, homéopathe et disciple de Considérant, qui fonda ensuite un phalanstère à Palmetar et édita, à partir de 1845, le périodique O Socialista da provincia de Rio de Janeiro. Avec lui s’associa ensuite son compatriote, le fouriériste Tandonnet[5] déjà mentionné. Les idées de Vauthier et de Mure influencèrent les écrivains brésiliens de l’époque préoccupés par les problèmes sociaux et économiques du pays, comme Nascimento Feitosa, Aprigio Guimarães et Joaquín Nabuco.

D’autre part, en plus des idées importées d’Europe, on ne doit pas oublier de prendre en considération comme antécédents autochtones du mouvement anarchiste, divers épisodes de la lutte des classes dans l’histoire brésilienne. La lutte des esclaves pour obtenir leur émancipation se concrétisa à partir du XVIIe siècle avec la formation de nombreux quilombos, communautés de fugitifs, qui furent créés dans des forêts ou des déserts, et que les propriétaires terriens essayèrent à tout prix de détruire avec l’aide du gouvernement colonial. Le plus fameux d’entre eux fut la République des Palmares, communauté ayant des aspects socialistes et autogestionnaires, contre laquelle furent menées pendant un siècle (1602-1694), aussi bien par les Portugais que les Hollandais[6], pas moins de dix-huit expéditions. En 1798 se développa à Salvador (Bahia), le mouvement des alfaiates. Par ailleurs, la Cabanada fut un soulèvement contre les riches qu’Élisée Reclus caractérisa comme « une guerre sociale d’esclaves contre les maîtres ». Il y eut de nombreuses luttes sociales de pauvres et d’esclaves, dans diverses régions du Brésil, au cours des XVIIIe et XIXe siècles. Les capitaineries de Pernambouc et d’Alagoas, par exemple, connurent en 1832 des combats de minifundistes et d’esclaves fugitifs contre les propriétaires terriens et les propriétaires de machines. En 1835, une révolutions d’Indiens et de Noirs éclata à Pará, sous la direction de Joaquín Antonio, qui exigeait l’abolition de l’esclavage et la répartition des terres non cultivées. En 1838, les paysans sans terre furent à l’origine dans le Maranhão du mouvement de la Balaiada. En 1874, le Nordeste fut aussi le théâtre de la révolution des Quebra-Quilos, aboutissant à la libération des esclaves. Il y eut également l’Insurrection Praieira qui, commencée pour des intérêts politiques, avait un aspect social et de lutte de classes, et ce n’est pas un hasard si les propriétaires terriens et le gouvernement proclamèrent à cette occasion « la grande nécessité d’en finir avec les anarchistes d’Água Prêta »[7].

En 1893, cinq ans à peine après l’abolition de l’esclavage, Antonio Conselheiro, occupa l’hacienda abandonnée de Canudos avec un groupe de paysans et y établit une communauté de travailleurs, basée en partie sur l’autogestion et soustraite aussi bien à l’exploitation des latifundistes qu’aux lois de l’État républicain. Il ne faut pas s’étonner si des esclaves laissés sans travail ni moyens de survie à la suite de leur affranchissement arrivèrent en grand nombre, si bien qu’au bout de quelques mois, ils étaient plus de 25 000 habitants à Canudos effectuant des travaux agricoles et de l’élevage. Le régime était sans doute communiste, mais il était fondé, comme le dit Euclides da Cunha, sur « l’appropriation du mobilier et des maisons et dans la communauté absolue de la terre, des pâturages, des troupeaux et des produits de l’agriculture »[8]. Antonio Conselheiro professait une sorte de communisme chrétien, combattait l’alcoolisme ainsi que l’influence du clergé, ne reconnaissait ni l’État, ni les autorités constituées, il refusait de payer des impôts, il n’avait aucun respect pour les militaires, autorisait le divorce et l’amour libre et par dessus tout attaquait la propriété privée. Dès le 6 mai 1887 le conservateur Jornal do Comercio de Rio de Janeiro annonçait et dénonçait le fait qu’« Antonio Conselheiro prêchait des doctrines subversives auprès des populations qu’il accueillait, causant ainsi un grand préjudice à la religion et à l’État, au point de distraire de nombreuses personnes de leurs occupations ». Auparavant, en 1882, l’archevêque de Bahia, dans une circulaire, priait instamment les paroissiens de son diocèse de ne pas écouter les prêches de Conselheiro[9]. L’Église et l’État ne pouvaient évidemment pas tolérer une société qui ne reconnaissait l’autorité ni de l’une ni de l’autre, même si les crimes y étaient très rares (et punis non par la prison ou la mort mais par une simple expulsion). C’est ainsi que le baron de Geremoabo se référait à la « secte communiste » dirigée par Conselheiro[10]. Rui Facó rappelle qu’à Canudos « les vols et les pillages étaient rigoureusement interdits, et l’obéissance à ces principes allait jusqu’à l’interdiction de toucher aux chargements des convois laissés à l’abandon : viandes, farines, céréales et même argent étaient laissés à l’endroit où ils avaient échoué »[11]. Quatre expéditions militaires furent envoyées successivement contre Canudos. Les trois premières échouèrent, laissant sur les champs de bataille au moins cinq mille morts. Le ministre de la guerre lui-même, le maréchal Carlos Machado Bittencourt, se rendit à Canudos et y connut la défaite.

B. Le mouvement anarchiste jusqu’à la Première Guerre mondiale

Cette longue histoire des luttes sociales et des insurrections populaires constitue, sans doute, un précédent lointain de l’anarchisme au Brésil, lequel apparaît lorsque se produit le phénomène de l’immigration massive européenne, c’est-à-dire, dans les dernières décennies du XIXe siècle et dans les premières du XXe. Cette période coïncide avec le début de l’industrialisation et avec le développement du mouvement ouvrier.

Le Brésil fut avec l’Argentine, le pays latino-américain qui reçut un grand afflux migratoire. Il venait principalement d’Italie, du Portugal et d’Espagne (bien qu’il y eut aussi de forts contingents d’Allemands, d’Arabes et de Japonais). Dans ces trois pays, l’idéologie prédominante chez les travailleurs (paysans et ouvriers) était l’anarchisme, ce qui explique que le mouvement ouvrier brésilien (comme l’argentin) fut majoritairement anarchiste jusqu’aux années 1920. « Les idées de Proudhon, Bakounine et Kropotkine s’enracinèrent au Brésil, alors que la social-démocratie ne réussit jamais à transmettre son message aux masses ouvrières, restant confinée à quelques groupes, en majorité constitués d’intellectuels et d’ouvriers d’origine italienne »[12].

Alors qu’en Argentine, l’anarcho-syndicalisme fut détruit par l’intervention du gouvernement de Perón dans les organisations ouvrières, il se passa la même chose au Brésil avec Vargas. Les deux présidents avaient la même conception corporatiste de la société et pressentaient de manière lucide que le seul moyen de freiner la révolution sociale dans leurs pays respectifs était de s’appuyer sur les syndicats, de les domestiquer et d’en exclure, de gré ou de force, les anarchistes et autres révolutionnaires qui les avaient fondés et animés jusque-là.

Au Brésil, contrairement à ce qui arriva en Argentine, le Parti communiste naquit en 1921 comme une scission du mouvement anarchiste, sous la direction d’un dirigeant connu de ce mouvement, Astrojildo Pereira[13]. John Foster Dulles signale que la majorité des anarchistes brésiliens avaient accueilli avec enthousiasme la révolution russe et espéraient que, grâce à l’influence anarchiste, le socialisme autoritaire des bolcheviques se transformerait en socialisme libertaire, qui pourrait tolérer aussi, dans certains cas, la dictature du prolétariat comme instrument nécessaire, bien que transitoire, pour consolider la révolution[14]. Depuis les débuts du XIXe siècle, des groupes d’immigrants fondèrent au Brésil diverses colonies agricoles, parfois guidées par une idéologie sociale, politique ou religieuse, parfois simplement dans le but de trouver dans la culture de ces terres vierges une vie plus prospère. Il suffit de mentionner celles de Nova Friburgo (fondée en 1818), São Leopoldo, São Pedro de Alcántara, Mafra, Corisco do Rio Negro, Vale de Itajai, Varzea Grande, etc. Entre 1850 et 1880, quatorze centres agricoles (certains d’entre eux régis par des normes d’aide mutuelle) ont été créés uniquement dans l’État de Sao Paulo. Au Mato Grosso, les habitants de la ville de Miranda s’installèrent à Maracajú après avoir fui l’armée paraguayenne de Solano López ; au milieu d’un isolement total, ils fondèrent une colonie socialiste où un libre accord assurait l’égalité sans aucune relation avec l’État[15]. Les premières expériences de colonies anarchistes furent réalisées dans les États du sud par des groupes d’immigrants italiens. On peut noter qu’entre 1880 et la Première Guerre mondiale, plus d’un million d’immigrants arrivèrent au Brésil depuis l’Italie, « parmi lesquels des milliers devinrent anarchistes ou sympathisants, parce que l’anarchisme dépassa le socialisme comme idéologie de progrès, prédominante parmi les travailleurs et les intellectuels brésiliens de l’avant-guerre »[16]. « Entre 1884 et 1903, le Brésil reçut plus d’un million d’Italiens, un nombre supérieur à l’ensemble de tous les immigrants des autres pays au cours de la même période. L’État de Sao Paulo, ayant besoin de main-d’œuvre agricole, subventionna les compagnies de navigation pour le transport transatlantique des émigrants, pendant qu’il rémunérait des agents afin qu’ils convainquent les Italiens d’entreprendre le voyage vers "Canaan, la terre promise" », écrit JW Foster Dulles[17].

À Sao Paulo, entre 1883 et 1889, ce sont 300 000 colons qui arrivèrent, la majorité d’entre eux venant d’Italie[18]. En 1888, Arturo Campagnoli, sculpteur italien, fonda dans l’État de Sao Paulo la colonie de Guararema[19].

Le docteur Giovanni Rossi est à l’origine de la fondation de la colonie Cecilia. Né à Pise, le 11 janvier 1855, vétérinaire diplômé à Pérouse en 1874, il a fondé dans sa ville natale, en 1883, un périodique libertaire, Il Socialista, et un autre en 1886, à Brescia, intitulé de manière significative Lo Sperimentale. Depuis 1887, il s’était essayé, en effet, à l’expérimentation sociale, mettant en pratique ses idées anarcho-communistes sur l’organisation sociale et fondant à Citadella, dans la commune de Stagno Lombardo (Crémone), une coopérative agricole, réunissant, selon La Révolte du 1er juin 1888, dix-sept familles se consacrant à la culture d’une propriété de 120 hectares. La même année, l’empereur Pierre II, que Victor Hugo avait surnommé « le petit-fils de Marc Aurèle », offrit à Rossi 300 hectares pour qu’il puisse mener à bien une expérience anarchiste sur le territoire brésilien. Cette offre fut rendue possible grâce à la médiation de deux célèbres musiciens, Carlos Gomes (le futur auteur de l’opéra O Guarani) et João Gomes de Araujo, amis de Rossi, et de son oncle, le musicien Laura Rossi. Bien qu’en 1889 l’empire s’effondra et que Pierre II fut destitué, le premier contingent de colons partit de Gênes vers le Brésil le 20 février 1890. L’intention, clairement conçue et énoncée par Rossi dans une lettre du 22 mars envoyée à l’écrivain anarchiste Jean Grave, était de « constituer au Brésil une colonie anarchiste, capable de donner à la propagande une démonstration de la justesse et de la mise en œuvre de nos idées ». La colonie Cecilia fut réellement fondée en avril 1890, aux environs du village de Palmeiras (État du Paraná) et de Santa Bárbara où un groupe d’Allemands de la Volga avaient déjà installé leur mir. Avec des hauts et des bas et diverses vicissitudes, Cecilia exista jusqu’en avril 1894[20]. Rossi lui-même raconta et analysa cette expérience dans son livre Cecilia, comunitá anarchica sperimentale, publié à Livourne en 1893 et bientôt traduit en français et en allemand (1894) et en espagnol (1896). En 1975, Jean-Louis Comolli réalisa un beau film sur cette aventure libertaire sans occulter, bien sûr, les obstacles ni minimiser diverses péripéties[21]. Giovanni Rossi considéra toujours son expérience comme un succès parce qu’il avait réussi à prouver ce qu’il proposait : la possibilité d’une société de producteurs, sans propriété privée et sans gouvernement. Après avoir été professeur à l’École d’agriculture de Taguari (Rio Grande do Sul), il retourna en Italie à la fin de l’année 1905 et y vécut jusqu’en 1939. La colonie compta jusqu’à plus de 300 membres. Certains d’entre eux se retirèrent, ayant perdu leurs illusions, à Curitiba, où ils entreprirent une campagne de dénigrement. Un supposé compagnon albanais emporta l’argent de la récolte ; ne pouvant payer ses impôts, la colonie fut délogée par les autorités de la république qui avaient remplacé celles de l’empire[22]. Selon le journaliste Lorenzini, l’empereur Pierre II s’était montré plus libéral que les brillants fonctionnaires républicains. L’empereur croyait sans doute, selon Afonso Schmidt, que la terre finirait par engloutir les colons et leurs idéaux ; les républicains, moins pour des préjugés bourgeois que par voracité fiscale, ne purent tolérer une exploitation agricole qui ne payait pas d’impôts[23]. La dissolution de la colonie Cecilia n’empêcha pas de nouvelles expériences au Brésil. Dans l’État de Santa Catarina, un anarchiste nord-américain fonda la colonie Cosmos. Jusqu’en 1930, un groupe de Lettons, partisans d’une sorte de communisme chrétien (peut-être proche des doctrines tolstoïennes), anima la colonie Varpa, à Quatá, dans l’État de Sao Paulo.

À partir de 1890, à côté de ces essais d’expérimentation libertaire réalisés à la campagne par de petits groupes, des émigrants anarchistes, embauchés dans l’artisanat et l’industrie naissante, furent à l’origine d’une intense propagande auprès des masses urbaines. Parmi ces premiers propagandistes, on remarque des figures connues du milieu anarchiste international telles que Felice Vezzani, Gigi Damiani, Giuseppe Consorti, Alfredo Mari et Oreste Ristori, créateur en 1904 du journal La Battaglia[24]. Arturo Campagnoli, déjà mentionné, « éditait depuis 1892, avec Galileo Botti, Gli Schiavi bianchi, dont le titre faisait référence au remplacement de la main d’œuvre tenue en esclavage (après la récente émancipation des Noirs) par les prolétaires blancs de l’immigration[25]. Parmi les émigrants portugais, Benjamin Mota éditait à partir de 1901 A Lanterna, revue qui dura de nombreuses années, et Neno Vasco sortait successivement divers périodiques et revues comme O Amigo do Povo, Aurora, A Terra Livre, et traduisait des œuvres essentielles de la littérature anarchiste telles qu’Évolution et révolution d’Élisée Reclus. À son arrivée au Brésil, le Français Paul Berthelot entra en contact avec diverses tribus indigènes et essaya de promouvoir parmi elles une organisation libertaire ; il signait ses articles dans la presse anarchiste du pseudonyme de Marcelo Verema. En 1911, il publia à Sao Paulo, avec une préface de Neno Vasco, une brochure intitulée O Evangelho da Hora, traduite presque en même temps en français par Les Temps nouveaux de Paris, en espagnol au Chili en 1922 et ensuite en Argentine aux éditions Pampa Libre puis en espéranto à Amsterdam en 1912. Il faut aussi se souvenir de l’Islandais Magnus Soendahl, dont le périodique O Sociocrata paraissait à Sete Lagoas dans le Minas Gerais, ainsi que ses livres Conhecer para prever a fim de melhorar: União sociocrática-Catecismo Orthologico (Juiz de Fora, 1890) et Guia sociocrático: Dados praticos e geraes sobre a índole e o plano de propaganda da Razão (Bahia, 1910) dans lesquels il exprimait un mélange d’idées libertaires et autoritaires (positivistes)[26]. À Rio de Janeiro, en 1899, un conducteur de tramway, l’anarchiste J. Mota Asunção, âgé seulement de vingt-et-un ans, fonda O Protesto dont onze numéros furent publiés. En 1904, le cordonnier Manuel Moscoso et le typographe Carlos Dias commencèrent à publier O Libertário.

Max Nettlau énumère, pour la période qui va de 1892 à 1904, les périodiques suivants : à Rio de Janeiro : O Protesto, O Golpe, A Greve, Kultur, O Libertário ; à Curitiba : A Voz do Dever, O Despertar, Il Diritto ; à Sao Paulo : Avante, O Amigo do Povo, Emancipão, Gli Schiavi Bianchi, L’Asino Humano, L’Avvenire, L’Operaio, Il Risveglio, La Rivolta, La Terza Roma[27]. Pour la période 1905-1914, il cite : à Rio de Janeiro : Novo Rumo, Liberdade, A Guerra social, Aurora ; à Sao Paulo : Aurora, Terra Livre, La Battaglia, Il Libertario, Il Ribelle, L’Azione Anarchica ; dans d’autres localités : A Luta (Porto Alegre), O Proletário (Santos), A Nova Era (Taboleiro Grande, Minas Gerais). Comme « un peu libertaires ou, au moins, antipolitiques », il signalait les périodiques suivants : União dos Operários (Santos), A Voz Operária (Campinas), Luz Social (Vila Nova de Lima, Minas Gerais), Semana Operária (Rio de Janeiro), Tribuna Operária, A Revolta (Santos), O Grito Social (Aradas), O Proletário (Aveiro)[28]. D’après José Ingenieros, dès 1875, furent créées au Brésil diverses sections de l’Internationale, qui entrèrent en correspondance, jusqu’en 1882, avec les sections de Buenos Aires et Montevideo[29]. Anarchistes et socialistes se réunirent le 15 avril 1894 à Sao Paulo, dans le but d’organiser la commémoration du Premier Mai, pour la première fois au Brésil. « La police de Sao Paulo, informée du rassemblement "criminel" par le consul italien, attaqua le local et arrêta neuf organisateurs de la réunion, emmenant les Brésiliens dans les prisons de l’État et les étrangers à Rio de Janeiro où ils restèrent jusqu’au 12 décembre de cette année »[30]. Dans le Rio Grande do Sul, l’Union Ouvrière (dont l’idéologie oscillait entre l’anarchisme et le socialisme réformiste) naquit en 1896 et la Ligue Ouvrière Internationale (plus précisément anarchiste) en 1897. Toutes les deux organisèrent le Premier Congrès ouvrier du Rio Grande do Sul qui se réunit les 1er et 2 janvier 1898 et dans lequel le Groupe Libertarios[31] eut un rôle primordial. Les grèves, qui étaient presque toujours proclamées par les anarchistes (individuellement ou en groupe) se multiplièrent dans la dernière décennie du XIXe siècle. En 1890, par exemple, se produisit celle des tisserands de la fabrique de Madalena à Recife ; en 1892, celle du chemin de fer de Baturité à Fortaleza ; en 1898 celle des cochers de Guanabara. En 1899, l’Almanaque de Pernambuco publia le Decálogo de los anarquistas et presqu’au même moment le docteur Silva Mendes écrivait dans sa thèse de doctorat (Socialismo Libertario ou Anarquismo) : « Personne n’a peur d’être anarchiste : les principaux intellectuels d’aujourd’hui le sont : H. Spencer, Kropotkine, Élisée Reclus, Tolstoï, Ibsen, reconnus comme le plus grand sociologue, le plus grand apôtre de la liberté, le plus grand géographe, le plus grand chrétien et le plus grand dramaturge. De telle façon que l’anarchisme est une utopie formidable ou une fatalité sociale »[32].

Des sociétés de résistance et des groupes anarchistes apparurent dans tout le pays. Ainsi, fut fondée en 1900 à Santos la Société Premier Mai ; en 1901 à Sao Paulo, la Ligue des Artistes Alfaiates ; en 1903 le mouvement syndicaliste révolutionnaire fait du prosélytisme et réussit à « fonder des centaines de groupements, d’associations et d’unions ouvrières ». Dans l’État de Rio de Janeiro fut fondée la Fédération des Associations de Classe, qui s’appellera plus tard la Fédération Ouvrière Régionale Brésilienne[33]. La réaction de la république oligarchique ne se fit pas attendre. En 1902, le conservateur de Sao Paulo Rodrigues Alves[34] était président de la République. Dès le début, il recommanda à la police d’être répressive. Les dénis de justice devinrent tellement évidents qu’un juge intègre, Vicente de Carvalho, protesta. Le gouvernement décida de sauver les garanties constitutionnelles et envoya à la Chambre des Députés un projet, qui devint une loi dès le premier vote au début de l’année 1904. Cette loi, connue sous le nom de Loi Gordo (du nom du député Adolfo Gordo, négociant de Sao Paulo, que les militants ouvriers considéraient comme « le plus méprisable des législateurs »[35] et qui la présenta au nom du pouvoir exécutif) était l’équivalent de la Loi de Résidence approuvée en Argentine en 1902. Elle envisageait aussi la relégation des militants brésiliens (dans le territoire lointain d’Acre, la Terre de Feu du Brésil) et l’expulsion des étrangers. « Tels étaient les républicains et les démocrates qui avaient succédé à l’empereur Pierre II », commente Edgar Rodrigues. Le prolétariat affronta tous les dangers, ajoute le même historien, et continua à créer des sociétés de résistance et des unions de classe dans les localités suivantes : à Sao Paulo, l’Union des Travailleurs Graphiques, l’Union des Chapeliers, la Ligue des Facteurs et Métiers Annexes, la Ligue des Charpentiers, l’Union Internationale des Cordonniers, l’Union Ouvrière ; à Santos, la Société Internationale Union Ouvrière (qui regroupait tous les syndicats) ; à Campinas, la Ligue Ouvrière ; à Jundiaí, la Ligue Ouvrière, le Centre Ouvrier International ; à Rio Claro, la Ligue Ouvrière ; à Rio de Janeiro, la Ligue des Arts Graphiques (appelée par la suite Union des Travailleurs Graphiques), l’Union des Dockers et des Chargeurs de Minerai de Charbon, l’Union des Employés du Chemin de fer Central du Brésil, l’Union des Ouvriers de la Construction Civile, l’Alliance des Ouvriers de la Chaussure, le Centre Cosmopolite (bars, restaurants et hôtels), l’Union des Ouvriers du Génie de l’Intérieur, l’Association de Résistance des Cochers et des Charretiers, l’Union des Chauffeurs de la Marine Marchande et des Chaloupes du Port, l’Association des Ouvriers du Meuble, l’Union des Tailleurs et Métiers Annexes, l’Union des Boulangers, l’Union des Ouvriers du Textile, l’Association des Marins et des Rameurs, l’Union des Carriers, l’Union Protectrice des Chapeliers[36]. À Rio de Janeiro, la police réprima sévèrement en 1903 la grève de l’industrie textile qui, selon ce qu’écrit JW Foster Dulles, resta dans l’histoire des luttes ouvrières comme le mouvement de grève le plus important du Brésil à ce jour[37].

Beaucoup de ces sociétés de résistance et de ces unions ouvrières ne se limitèrent pas à leur fonction d’agitation et de lutte pour la défense des travailleurs mais s’occupèrent aussi de l’éducation populaire et de la culture de leurs membres. Ainsi, par exemple, dans la ville de Santos, le Centre International des Peintres, créé par les anarchistes, hébergeait une Université Populaire dans laquelle furent organisés des centaines de cours et de conférences. L’exercice de la solidarité et de l’aide mutuelle, chaudement recommandées par Kropotkine, n’était pas loin non plus des pratiques des travailleurs : en 1904, au Centre des Classes Laborieuses de Santos, fut créée une commission ouvrière pour prêter secours aux paysans du Nordeste, frappés par l’une des sécheresses dévastatrices récurrentes qui laissait totalement indifférents la bourgeoisie et le gouvernement. Le 1er mai 1904, le martyre des ouvriers de Chicago fut rappelé pour la première fois au Cercle Socialiste de France de Sao Paulo. En 1905 fut fondée à Campinas la Ligue Ouvrière, syndicat de divers métiers, où le 29 décembre le célèbre écrivain Everardo Dias prononça une conférence sur le thème « Jésus-Christ agitateur social », laquelle provoqua une grande tourmente dans les milieux catholiques. À Sao Paulo, l’Union des Travailleurs Graphiques organisa un cycle de conférences hebdomadaires dans le but de préciser l’idéologie. De même, à Paratins dans l’Amazonas, fut fondé en 1905 un Syndicat Ouvrier qui se montra très actif[38]. Les mouvements revendicatifs se multiplièrent au cours des années 1904 et 1905. Le plus important d’entre eux fut peut-être celui qui se déroula à Santos, à la fin 1905, et qui prit un caractère de grève générale.

Le 11 novembre 1905, dans le local de la Fédération des Associations de Classe de Rio de Janeiro, un groupe de militants connus, parmi lesquels se trouvaient Joel de Oliveira, María de Oliveira, Luiz Magrassi, José Romero, Alfredo Vásquez, Salvador Alacid, Carlos Lobagele, José Rodrigues, Antonio Moutinho et João Benvenuto, fonda le groupe anarchiste Novo Rumo, lequel commença à publier le périodique homonyme[39].

En 1905 commencèrent les tentatives d’organisation d’une fédération nationale des syndicats et des sociétés ouvrières. L’année suivante, la Fédération Régionale de Rio de Janeiro convoqua un congrès national d’où naquit la Confédération Ouvrière Brésilienne[40]. Pour la première fois, les anarchistes et les socialistes (marxistes) s’y affrontèrent. « Pendant que les socialistes essayaient de transformer un mouvement de base en un nouveau parti politique, les anarchistes s’opposèrent de manière intransigeante à cette proposition, réclamant la fondation d’une Confédération Ouvrière Brésilienne (COB) ayant les caractéristiques d’une organisation syndicale "apolitique" et basée sur la conception d’un syndicalisme révolutionnaire soutenu par les sociétés de résistance économique »[41].

Le congrès commença le 15 avril au Centre Galicien et se termina le 22 au Théâtre Lucinda. La Confédération commença à jouer un rôle en 1908. Elle s’inspirait du modèle de la CGT française, alors dirigée par des anarchistes et des syndicalistes révolutionnaires. Son premier secrétaire fut Ramiro Moreira Lobo. Son journal, A Voz do Trabalhador, commença à paraître le 1er février 1908, sous la direction de l’anarchiste Manuel Moscoso[42]. La première période de la COB dura jusqu’en décembre 1909 et fut caractérisée par sa campagne contre le projet de guerre entre le Brésil et l’Argentine et par sa protestation publique contre l’exécution de Francisco Ferrer en Espagne[43]. En 1906, le 1er Mai fut commémoré pour la première fois de manière publique à Rio de Janeiro, Sao Paulo, Santos, Jundiaí, Campinas, etc. Cette année-là se produisit à Sao Paulo la grève générale des chemins de fer[44], initiée en grande partie par des militants anarchistes, et en décembre se réunit la Première Conférence Ouvrière de l’État dans laquelle se restructura la Fédération Ouvrière de Sao Paulo et où se décida la convocation d’un Congrès en 1908[45]. La présidence d’Afonso Pena commençait, le réseau ferroviaire s’agrandit, l’armée et la marine furent réorganisées et l’industrie nationale fit des progrès[46].

Les anarchistes brésiliens, comme les argentins, n’oublièrent pas le problème de l’éducation des enfants. La Ligue Ouvrière de Campinas fonda le 24 février 1907 une École Libre, dirigée par le professeur Renato Salles, sur le modèle de l’École Moderne de Francisco Ferrer[47]. Le premier mai de cette année-là fut déclarée à Sao Paulo et dans d’autres villes une grève générale pour demander la journée de huit heures, ce qui avait été décidé l’année précédente au Premier Congrès Ouvrier National qui eut lieu à Rio de Janeiro[48]. Le chef de la police de Sao Paulo déclara que « la grève fut provoquée par quelques anarchistes, agitateurs professionnels, payés par des gouvernements étrangers pour tuer notre industrie »[49].

La propagande libertaire progressait, avec la participation de militants tels que Carlos Dias, Oreste Ristori, Edgard Leuenroth et de la Fédération Ouvrière de Rio de Janeiro qui, en 1907, organisa des conférences dans divers lieux de l’État sur des thèmes comme Patriotisme et militarisme, Religion et État, Instruction, Éducation, Le Travailleur et l’Église, etc.[50] À cette époque, les anarchistes brésiliens avaient des relations étroites avec leurs camarades du Pérou et d’Argentine[51].

La solidarité internationale des anarchistes de Rio de Janeiro s’exerça lorsqu’ils se rendirent compte que sur un bateau ancré dans le port de leur ville, se trouvait, exilé d’Argentine, le militant Máximo Suárez qui avait fait partie du groupe éditeur de La Protesta de Buenos Aires. Avec l’aide des dockers, ils réussirent à le libérer ; il intégra aussitôt la lutte ouvrière et anarchiste au Brésil. Toujours au cours de cette année 1906, le Groupe Libertaire de Rio Grande do Sul essaya un moyen de propagande original en envoyant des cartes postales avec des portraits et des citations se référant à l’anarchisme, tandis qu’à Sao Paulo était fondé le Groupe Libertaire Germinal (par la fusion de deux groupes existants) et qu’à Santos, la Fédération Ouvrière déployait une intense activité culturelle et de propagande, organisant des conférences animées par Eladio César Antunha, Luiz Lascala, Ezequiel Simoni, Romão Gens, etc., ainsi que des récitals, du théâtre social, etc. En 1907, les grèves se multiplièrent : à Rio de Janeiro les charbonniers obtinrent la journée de onze heures (qui était de seize heures auparavant) ; les peintres et les électriciens du Théâtre Municipal réussirent à réduire leur longue journée ; à Pau Grande, dans l’État de Rio de Janeiro, les couvreurs se mirent en grève et obtinrent gain de cause ; à Sao Paulo les métallurgistes de la Compagnie Fidgerund et les ouvriers de la Compagnie Mécanique firent de même mais les deux mouvements échouèrent, malgré une résistance héroïque des travailleurs, comme la grève dans les fonderies Craig y Martins et F. Amaro. Même les couturières se mirent en grève, demandant un horaire plus humain, tandis qu’à Bahia deux mille couvreurs de l’Emporium Industriel du Nord exigeaient de meilleurs salaires. Comme à Buenos Aires et à Santiago du Chili, à Mexico et à Veracruz, les anarchistes lancèrent à Rio de Janeiro, à la fin de 1907, la lutte pour la baisse des loyers, fondèrent la Ligue du Locataire et défendirent l’idée d’une « grève des locataires »[52].

Dans l’État de Paraná, l’exploitation des travailleurs, qui avaient de bas salaires et des conditions de travail difficiles dans les fabriques de maté (comme au Paraguay et en Argentine)[53] et dans les boulangeries, fut à l’origine de l’organisation de la Fédération Ouvrière ainsi que de la propagande des anarchistes au moyen du périodique O Despertar. Certains d’entre eux organisèrent un Congrès Ouvrier à Curitiba. Parmi les militants du Paraná, se distinguera plus tard l’immigrant Gigi Damiani, qu’Oiticica décrira comme « un grand anarchiste italien de vieille souche, dont le principal mérite est d’être digne de rester dans la mémoire de tous ceux qui ont lutté avec lui ». Collaborateur de La Battaglia, il fonda aussi à Curitiba un périodique en portugais, intitulé O Direito, « avec l’espoir d’influencer, comme l’écrit JW Foster Dulles, les travailleurs locaux, dans leur majorité allemands et polonais »[54]

Entre 1908 et 1910, pourtant, le mouvement ouvrier connut une période d’abattement et de reflux. D’une part, la répression augmenta au cours de la présidence d’Afonso Pena (dont l’interventionnisme économique correspondait à la notion d’État gendarme)[55], d’autre part l’idéologie libertaire, âme et moteur de l’activité syndicale jusque-là, se diluait dans la masse ouvrière grossissante et ne parvenait pas à se développer aussi bien que ses propagandistes l’auraient souhaité. Pourtant, à cette époque, la centrale ouvrière et les périodiques anarchistes entreprirent une courageuse campagne contre le service militaire que le gouvernement essayait d’imposer. Encore une fois, les plus chauvins essayèrent de sensibiliser l’opinion publique avec le fantasme de la menace aux frontières. Dans ce cas, l’envahisseur présumé était l’Argentine (le plus grand des pays voisins). 

Mais, curieusement, dans ce complot antinational, les anarchistes apparaissaient comme les agents de l’étranger, de la même façon que les anarchistes argentins étaient les agents du Chili (pendant la grève de Patagonie) selon le colonel Varela et les militaires. Au Brésil, les anarchistes, suivis par beaucoup de socialistes et quelques libéraux, menèrent une campagne pacifiste dans tous les milieux du pays au moyen de conférences et de forums et fondèrent la Ligue Antimilitariste, dont l’organe était le périodique Não Mataras, dirigé par les libertaires Assunção et Eloy Pontes. En 1908, les anarchistes continuèrent à promouvoir des mouvements de contestation chez les travailleurs. Ils déclenchèrent des grèves, comme celle des chapeliers, celle des potiers de Conceição dos Garulhos, celle des couvreurs de Crespy et compagnie, celle des ouvriers de la Société Italo Gasparani à Salto de Itu et, la plus importante de toutes, celle des travailleurs du port de Santos qui fut cruellement réprimée. Du 17 au 19 avril de cette même année, se réunit le second Congrès Ouvrier de l’État de Sao Paulo[56]. L’exécution de Francisco Ferrer, qui provoqua un mouvement mondial de protestation[57], eut une grande répercussion au Brésil ; dans les principales villes, des manifestations furent organisées non seulement par les anarchistes et les socialistes mais aussi par les étudiants et les intellectuels. Tout cela n’empêcha pourtant pas l’expulsion du militant italien Edmundo Rossoni du Brésil pour avoir essayé de fonder une école rationaliste, inspirée par celle de Ferrer[58].

Le mouvement ouvrier et anarchiste du Brésil sut également se montrer solidaire avec les compagnons qui, lors des festivités du centenaire de l’indépendance, étaient poursuivis, exilés, enfermés ou tués en Argentine[59]. De même, les anarchistes créèrent au Brésil en 1910, un Comité Révolutionnaire de solidarité et d’aide pour l’Uruguay qui organisa meetings et conférences et publia de nombreuses brochures et manifestes, comme par exemple, celui que signèrent ensemble les groupes éditeurs de A Terra Livre et La Battaglia, les groupes Aurora, Pensamento e Ação, Libertas, Propaganda, Germinal et les Cercles d’Études Sociales de Bom Retiro (Sao Paulo, 19 mai 1910)[60]. En 1910, les anarchistes appuyèrent résolument la rébellion du marin João Cándido qui souleva l’équipage du Minas et du Sao Paulo, les deux bateaux principaux de la marine de guerre brésilienne, en exigeant la suppression de la torture à l’intérieur des forces armées. Dans ses mémoires, Afranio Peixoto parle de ce mouvement, connu sous le nom de Révolte du fouet (Revolta da chibata). En 1911 se déclencha une rude bataille entre les ouvriers du port de Santos, guidés par les anarchistes, et le trust Gaffrée et Guinle, pour la diminution de la journée de travail, qui était de quatorze heures, et l’augmentation des salaires misérables. Naquit ensuite le périodique A Revolta, rédigé par Florentino de Carvalho et Silvio Floreal ; certains de ses articles furent traduits et publiés dans Regeneración, le fameux journal mexicain de Flores Magón. Au même moment, à Rio de Janeiro, le groupe anarchiste Guerra Social commença à publier un périodique du même nom auquel collaborèrent Gigi Damiani, Carlos Dias, José Martins, Astrojildo Pereira et divers correspondants à l’extérieur comme Neno Vasco au Portugal, José Cordeiro en Angleterre, Ernesto Herrera en Uruguay et Manuel Moscoso en Argentine[61]. Cette même année éclatèrent également des grèves rurales dans les haciendas de Bragança, Campinas et Ilha Grande ainsi que des grèves urbaines chez les maçons et les serruriers de la capitale de l’État de Sao Paulo. Le périodique A Lanterna récolta 95 dollars pour aider les anarchistes mexicains[62].

Les maçons de Sorocaba luttèrent pour la journée de huit heures, les couvreurs pour celle de dix heures, les maçons de Campinas pour une augmentation de 15 %. Le 12 août, les travailleurs du chemin de fer du Noroeste se mirent en grève ; la Ligue Ouvrière de Bauru fut attaquée par la police et de nombreux grévistes furent exilés dans les forêts du Mato Grosso. Le 14, les cheminots de Jataí (Goias) firent de même et beaucoup d’entre eux, selon Everardo Dias dans son Historia das lutas sociais no Brasil, furent à leur tour terriblement torturés et assassinés. Le 16, les charpentiers de Jaú (Sao Paulo) se mirent en grève pour obtenir les huit heures ; le même jour, les ouvriers du textile de São Bento (Sao Paulo), firent la même chose pour obtenir les dix heures (au lieu des quatorze qu’ils effectuaient) ; le 5 septembre, les cordonniers de Rio de Janeiro obtinrent une augmentation de salaire au bout d’un mois ; le 26 du même mois, les ouvriers du textile de Sorocaba (Sao Paulo) firent grève mais sans succès. La répression était très dure en 1911 mais le mouvement ouvrier grandissait et l’anarchisme y avait une influence énorme[63]. De nouveaux périodiques, de nouveaux groupes, de nouveaux livres et brochures libertaires apparurent en 1912 ; de nouvelles luttes et grèves se déroulèrent dans tout le Brésil à l’initiative des anarchistes. À Porto Alegre commença la publication de A Voz do Trabalhador ; à Sao Paulo, O Proletário ; à Rio de Janeiro, O Progresso. La bibliothèque d’A Lanterna publia le livre de José Rizal, No Pais dos Frades et A Vida publia la brochure de Carlos Dias, Semeando para colher. De nombreuses sociétés de résistance furent fondées comme la Ligue Ouvrière Internationale à Río Preto (Sao Paulo), la Ligue Ouvrière de Machado (Minas Gerais), le Centre Syndicaliste de la Classe Ouvrière de Pará à Belém, le Syndicat des Peintres à Rio de Janeiro, etc. Parmi les diverses grèves qui eurent lieu à Sao Paulo (graphique, textile, etc.) on remarqua celle des cordonniers qui dura cinq mois et demi et se conclut par une augmentation de salaire de 10 % et une journée de huit heures et demie. À Santos, la grève que déclarèrent le 15 juillet les ouvriers du port fut violemment réprimée. De nombreux ouvriers furent emprisonnés et torturés ; plusieurs anarchistes, comme Manuel Gonçalvez, Miguel Garrido et Florentino de Carvalho, furent expulsés du Brésil[64].

En 1910, le président Hermes de Fonseca avait été élu ; il « incarnait, en plus de l’impôt militaire, l’irritante primauté des oligarchies républicaines et la menace sur les libertés publiques ou, en d’autres termes, le petit césarisme latino-américain, sans éclat ni héroïsme, dont avait parlé Carlos Peixoto »[65].

Quelques syndicalistes jaunes, dirigés par Pinto Machado et soutenus par le député Mario Hermes, fils du président-maréchal, convoquèrent en novembre 1912 un congrès, nommé de façon inexplicable Quatrième Congrès Ouvrier Brésilien, avec pour but de remettre le mouvement offensif des travailleurs sur la bonne voie du réformisme, de la bienfaisance et du nationalisme.

Tout d’abord, « à la colère des anarchistes, écrit JW Foster Dulles, les congrès socialistes de 1892 et 1902 étaient considérés comme des "congrès du travail" et le Premier Congrès Ouvrier de 1906 comme le troisième ». Les anarchistes considéraient la CBT (Confédération Brésilienne du Travail) comme une « creação velhaca (création fourbe) »[66]. Il s’agissait de soustraire la classe ouvrière à l’influence anarchiste et de la mettre à l’abri de toute velléité révolutionnaire grâce à un vaccin : la fondation d’un parti travailliste. Réformisme, nationalisme et populisme constituaient la formule miracle que la bourgeoisie (avec la bénédiction de l’armée et du gouvernement) présentait pour libérer le Brésil de l’anarchisme et du socialisme révolutionnaire. À ce moment-là, cette formule échoua mais plus tard, sous la présidence de Getulio Vargas, elle fut réutilisée avec succès à plusieurs reprises[67].

Par ailleurs, du 8 au 13 septembre 1913, le Second Congrès Ouvrier Brésilien se réunit au Centre Cosmopolite de Rio de Janeiro, avec la participation de deux fédérations d’État, de cinq fédérations locales, de cinquante-deux syndicats et des responsables de quatre périodiques, représentés par cent dix-sept délégués. Bien que l’on s’abstint de toute référence idéologique, il est évident, pour celui qui analyse les conclusions, que l’élément anarchiste[68] prédominait largement. Astrojildo Pereira, le futur secrétaire-fondateur du Parti Communiste, exprima ainsi, à cette occasion, sa position face à la Seconde Internationale : « Le syndicalisme n’a rien à voir avec la Seconde Internationale qui maintenant n’est plus qu’une question de Parti et non de syndicat »[69].

Le congrès conseilla d’effacer des statuts syndicaux toute trace de formules bureaucratiques et coercitives et de refuser toute fonction de chef ou de prétention au leadership individuel[70].

En 1913, apparurent de nouveaux périodiques dans diverses régions du Brésil, comme A Luta Social que dirigeait à Manaus le Portugais Tércio de Miranda, A Luta que publiait à Porto Alegre O Grupo de Homens Livres, Liberdade que fonda le professeur Matera et Coluna Operária à Rio de Janeiro. Une multitude de commémorations du Premier Mai eurent lieu dans les principales villes et les centres ouvriers. De nouvelles sociétés de résistance furent fondées, comme la Ligue Ouvrière de Varginha, dans le sud du Minas Gerais et la Fédération Ouvrière de Pelotas, dans le Rio Grande do Sul[71]. José Elías da Silva, ouvrier du textile, marin, cordonnier de Pernambouc retourna dans son État natal comme délégué de la COB et transforma la plupart des sociétés ouvrières de bienfaisance en syndicats combattifs, fondant la Fédération des Travailleurs de Pernambouc[72]. Alors qu’en Argentine la FORA et d’autres groupes de gauche (anarchistes, syndicalistes, marxistes) ne cessèrent de lutter contre la loi de Résidence[73], la Confédération Ouvrière, les anarchistes et les quelques marxistes présents alors au Brésil, entreprirent une campagne continue contre la non moins fameuse Loi Adolfo Gordo. En 1913, des manifestations et des meetings de protestation furent organisés à Sao Paulo, Rio de Janeiro, Campinas, Santos, Ribeirão Preto et même Rio Claro (qui vingt ans plus tard sera le bastion de l’intégralisme). Parmi les orateurs et les journalistes qui s’impliquèrent le plus dans cette campagne contre cette loi inique se trouvaient João Gonçalvez, Cecilio Junior, Orlando Xavier, Orlando Corrêa Lopes, Eladio César Antunha et Manuel Campos qui sera victime de cette même loi en 1914[74].

C. Le mouvement anarchiste à partir de la Première Guerre mondiale

Au déclenchement de la Première Guerre mondiale, les anarchistes du Brésil ne tardèrent pas, comme la majorité de leurs compagnons européens et latino-américains, à proclamer une ferme position pacifiste. À Sao Paulo, ils imprimèrent et distribuèrent une sorte de carte postale qui disait : « Papa, ne va pas à la guerre ». Le poète Ricardo Pinheiro parlait de « a guerra que arranca inclemente / das choupanas dos pobres plebeus / a mais forte e mais moça de gente, / para dar em tributo ao seu deus (La guerre qui arrache sans pitié / de leurs cabanes les pauvres miséreux / les plus forts et les plus jeunes d’entre eux / pour les sacrifier à ses dieux »[75]. À cette époque commença à paraître à Rio de Janeiro la revue mensuelle A Vida, dirigée par Orlando Corrêa Lopes qui, à partir des idées de Sébastien Faure, d’Errico Malatesta, d’Élisée Reclus et d’autres idéologues anarchistes, entreprit une campagne contre la guerre. Lima Barreto, qui était abonné à cette revue et plus tard à Na barricada que publiera en 1915 le même Corrêa Lopes, avait d’abord adhéré à la Ligue des Alliés, mais il s’en retira vite et rectifiera sa position, en se situant du côté des anarchistes. Et « même sans participer à l’action directe, il donna au mouvement qui grandissait à vue d’œil, le meilleur de son talent d’écrivain et de journaliste »[76]. À Porto Alegre, les anarchistes fondèrent une Ligue Antimilitariste, attaquée plus tard par les cadets de l’École Militaire qui montrèrent leur valeur en détruisant des tables et en brûlant des livres. La guerre fit monter le prix des aliments au Brésil, comme dans les autres pays latino-américains exportateurs de produits agricoles, ce qui affectait gravement les travailleurs dont les salaires n’étaient pas augmentés en proportion. Les patrons augmentèrent la durée de la journée de travail et en même temps établirent la semaine de trois jours. Les anarchistes furent alors à l’origine d’une grande campagne contre la vie chère et organisèrent un meeting le 8 mars dans le quartier de Bom Retiro à Sao Paulo, dans lequel s’exprima l’infatigable militant italien Oreste Ristori. Les grèves perlées pour des augmentations de salaire se multiplièrent tout naturellement. En février, les ouvriers des fabriques textiles de Juta à Sao Paulo auxquels on n’avait pas versé de salaire depuis deux mois, firent grève. En avril, la grève générale fut déclarée à Pará pour demander une augmentation des salaires.

Le 1er Mai, les anarchistes organisèrent des réunions publiques à Sao Paulo, à Belo Horizonte (avec la participation d’Alexandre Zanella, Donato Donatti, José Torres, etc.), à Petrópolis (où fut détenu José Elias da Silva, anarchiste qui passera plus tard au Parti Communiste), à Rio de Janeiro (sur la Place de São Francisco d’où ils furent délogés par la police), à Santos (sur la Place Monte Alegre et sur la Place Telles), etc. La campagne contre la guerre allait logiquement de pair avec la lutte contre la vie chère. Les anarchistes et les socialistes créèrent pour ces deux causes le Comité Prolétarien de Défense Populaire. Celui-ci organisa le 15 août 1914, à Rio de Janeiro, un grand meeting contre la vie chère qui se termina par un pillage des commerces et des dépôts de nourriture. Une manifestation semblable eut lieu à Santos, le mois suivant, au cours de laquelle s’exprimèrent Enrique Ramos et Manuel Campos.

En juillet, eut lieu à Sao Paulo la Rencontre des Groupes Anarchistes du Brésil, qui créa une Commission de Relations ayant pour objet de faciliter la communication entre les divers groupes, nombreux mais dispersés, de coordonner leurs activités et d’encourager la diffusion de la presse et de la littérature anarchistes, aussi bien brésiliennes qu’étrangères[77].

Pendant ce temps, de nouveaux groupes apparaissaient : en juillet, le Groupe Iconoclasta ; en août, l’Athénée Syndicaliste et en septembre, le Groupe de Théâtre Social Premier Mai à Pelotas. À Porto Alegre, naissait le Syndicat d’Études Sociales ; à Sao Paulo, le Centre Libertaire Deutschen Graphischen Verbands für Brasilien. De nombreuses brochures furent éditées, telles que A sementeira, Onde Esta Deus ?, Qual é a religião que Devemos Ensinar aos Nossos Filhos ?, A Social Democracia Alemã, etc. Les anarchistes entreprirent aussi cette année-là, dans plusieurs villes du Brésil, une campagne opiniâtre et tenace contre l’expulsion du militant espagnol Manuel Campos, mais ils ne purent l’empêcher[78]. Venceslau Brás était devenu président de la République, c’était un politicien « patient et accommodant »[79] avec la bourgeoisie, mais pas avec les travailleurs. En 1915, de nouveaux organes de presse libertaires parurent : O Combate à Sao Paulo, Na Barricada d’Orlando Corrêa Lopes et Critica Social e Combate à Rio de Janeiro.

Des grèves éclatèrent aussi, presque toujours à l’initiative ou animées par les anarchistes. En mars, les travailleurs qui construisaient la voie de chemin de fer de Três Lagoas cessèrent le travail pour réclamer les neuf mois de salaire qui leur étaient dus.

Le 1er mai 1915, la Commission d’Agitation Contre la Guerre, créée par des anarchistes, organisa avec la Confédération Ouvrière Brésilienne un grand meeting contre la guerre sur la Place de São Francisco à Rio de Janeiro dans lequel prirent la parole le docteur Orlando Corrêa Lopes, Candido Costa, Labindo Vieira et d’autres orateurs libertaires. À Sao Paulo, diverses sociétés ouvrières, centres culturels et périodiques dirigés par les anarchistes fondèrent à leur tour la Commission Internationale Contre la Guerre qui organisa aussi, le 1er mai 1915, son premier meeting sur la Place de la Cathédrale, où parlèrent, entre autres, José Romero, A. Nalepinsky, Passos Cunha et Edgard Leuenroth. Les anarchistes s’opposèrent à la guerre dans tous les pays d’Amérique latine, mais la campagne la plus intense eut lieu au Brésil[80].

Le 16 octobre de cette même année, un Congrès International de la Paix se tint à Rio de Janeiro. Peu après, entre le 18 et le 20, un Congrès Anarchiste Sud-américain se réunit au siège de la Confédération Ouvrière Brésilienne.

La hausse du coût de la vie et le chômage touchaient durement les prolétaires en 1916. Le poète libertaire Martins Fontes écrivait :

 O primeiro tem fome, O segundo tem fome.

O terceiro tem fome. E assim outros, milhares !

Mas en tantas legiões

Oes, que e melhor Não contares,

Quantos são os que a dor da miséria consome ![81]

(Le premier a faim, le deuxième a faim.

Le troisième a faim. Et ainsi de suite, par milliers !

Mais il vaut mieux ne pas compter

Toutes ces hordes,

Nombreux sont ceux que la douleur détruit !)

La guerre mondiale déclencha, pour commencer, une panique économique. Le commerce international et le marché des changes furent désorganisés ; les exportations et les importations diminuèrent considérablement. Le gouvernement de Brás était en grande difficulté. Les revenus publics diminuaient et les payes des fonctionnaires étaient en retard. Les taxes douanières et les impôts augmentèrent. Mais par la suite, les puissances alliées, en manque d’aliments et de matières premières, furent obligées d’avoir recours aux pays sud-américains comme le Brésil, ce qui apporta de gros bénéfices aux propriétaires terriens et aux industriels[82]. D’autre part, de nombreux produits qui venaient autrefois d’Europe, n’étaient plus disponibles et les salaires des ouvriers et des paysans étaient loin d’avoir été augmentés proportionnellement à la cherté de la vie et aux profits des capitalistes. Il est vrai que l’industrie brésilienne eut une forte croissance pendant la guerre et qu’au recensement de 1920, il y avait 13 336 établissements industriels dont 5 936 avaient été créés entre 1915 et 1919[83]. Mais la condition des ouvriers ne s’améliora pas et même empira dans certains cas. La guerre fit monter le prix des aliments et en 1917, les articles de première nécessité augmentèrent de 20 à 150 %[84].

En 1917, le mouvement ouvrier organisé et les anarchistes ajoutèrent à leur campagne contre la guerre, un appui fervent à la révolution russe[85], dans laquelle ils voyaient, plus que l’action des sociaux-démocrates et des socialistes révolutionnaires, plus que Lénine et tous les chefs, l’action spontanée du peuple travailleur et l’aspiration à une société sans classes et sans État. Par ailleurs, les grèves se multipliaient, réponse logique au chômage, au coût de la vie, aux bas salaires. Dans l’État de Sao Paulo, une série de conflits éclatèrent, surtout dans l’industrie textile, culminant avec la grève générale et ayant pour conséquence des licenciements, des emprisonnements et même des assassinats, comme celui du cordonnier José Martinez, ainsi que l’expulsion de nombreux étrangers[86]. Les travailleurs de Santos, convoqués par Manoel Perdigão et d’autres anarchistes, suivirent la grève de ceux de Sao Paulo par solidarité. Manoel Perdigão et Simão Salcedo furent jetés en prison pendant cent jours. Le Comité de Défense populaire, dont faisaient partie, entre autres, Edgard Leuenroth, Florentino do Carvalho et Gigi Damiani, organisèrent, pour les obsèques de José Martinez, un immense cortège qui se transforma en manifestation anticapitaliste et anti-gouvernementale. Dans divers lieux de Sao Paulo et à l’intérieur de l’État, il y eu des affrontements entre les travailleurs et l’armée, appelée pour réprimer. Les anarchistes de la Fédération Ouvrière de Rio de Janeiro déclarèrent alors une grève générale solidaire. Le poète Sylvio Figueiredo écrivit à cette occasion un sonnet intitulé Os Grevistas qui commence ainsi :

 São operarios, andrajosa gente

 que a enfermidade inexorável mina

 e a miséria acorrenta, impenitente,

 aos horrores da vida da oficina[87].

 (Ouvriers, pauvres gens,

 rongés par la maladie,

 la misère, sourde,

 aux horreurs de la vie.)

En 1917, de nouveaux périodiques anarchistes apparurent, comme A Plebe à Sao Paulo, dirigé par Edgard Leuenroth et ensuite par Rodolfo Felipe, O Debate à Rio de Janeiro, fondé par Adolfo Porto et Astrojildo Pereira, A Semana Social à Lagoas, rédigé par Antonio Bernardo Canellas. Cette même année, Edgard Leuenroth fut arrêté sous l’accusation d’être le promoteur idéologique de la grève générale. Il fut brillamment défendu par l’avocat Evaristo de Morais, qui écrivit ensuite à propos du procès de Leuenroth une brochure intitulée O Anarquismo no Tribunal do Júri. Lors de l’entrée en guerre des États-Unis en 1917, le Brésil abandonna aussi sa neutralité, en solidarité avec le grand « ami » du Nord. Le président Brás, « qui semblait être le plus pacifique des hommes », engagea le pays dans une guerre qui lui était étrangère[88]. Mais cette entrée en guerre du Brésil n’arrêta pas la campagne anti-guerre des libertaires[89] ni leur soutien à la révolution russe, considérée comme la lutte héroïque contre le capitalisme et l’État. Cela fut affirmé lors de l’assemblée tenue au Théâtre Maison moderne de Rio de Janeiro. Ils n’arrêtèrent pas non plus de dénoncer la cherté de la vie, contre laquelle ils créèrent les Comités Populaires qui fournissaient des statistiques comparant les prix et les salaires. En 1918, la moitié des chefs de famille du Brésil gagnaient entre 80 et 120 milreis. Une famille standard (père, mère et deux enfants) ne pouvait vivre avec moins de 200 milreis. Il y avait donc un déficit de 100 milreis par mois, d’après les estimations des anarchistes Helio Negro et Edgard Leuenroth dans leur ouvrage O que é maximalismo ou bolchevismo, édité à Sao Paulo en 1919[90]. La situation misérable des travailleurs aboutit à une tentative révolutionnaire, projetée à Rio de Janeiro par Manuel Campos avec l’aide de João Perdigão et des anarchistes de Santos. Le 18 novembre, la grève fut déclarée dans l’industrie textile de Rio de Janeiro, Niterói et Petrópolis ; elle devait être le signal du début du mouvement, consistant à occuper toutes les usines et les ateliers, comme le feront, quelques mois plus tard, les ouvriers italiens inspirés par Malatesta[91]. Mais comme en Italie, l’occupation révolutionnaire fut un échec, en raison du manque d’audace des socialistes réformistes ; au Brésil, elle ne commença même pas à cause de la trahison d’un militaire infiltré qui dénonça le plan d’action. La police et l’armée se livrèrent à une répression totale : les locaux ouvriers et anarchistes furent fermés, des centaines de travailleurs furent emprisonnés, parmi les dirigeants furent arrêtés Manuel Campos, Astrojildo Pereira et José Oiticica, désigné comme chef du mouvement et futur Lénine brésilien. Des ouvriers furent blessés ou tués. Les métallurgistes et les maçons participèrent à la grève ainsi qu’une partie des travailleurs de la poudrerie de l’armée[92]. Divers syndicats (ouvriers du textile, métallurgistes, maçons, etc.), en plus de l’union Générale des Travailleurs, furent mis hors-la-loi. Des locaux de périodiques furent fermés, comme A Liberdade dont le directeur Pedro Matera fut jeté en prison. Lima Barreto écrivit par la suite une satire mordante des militaires oppresseurs, en se basant sur les idées de l’anarchiste français Augustin Hamon, exposées dans Psychologie du militaire professionnel.

Oiticica dédia à ses compagnons incarcérés un sonnet qui commence ainsi :

 Irmãos, eu vos saúdo ! Embora presos,

 Ameaçados, malditos, sem futuro,

 Temos, em nossos braços indefesos,

 Asas de Anjo e tendões de Palinuro…[93]

 (Frères, je vous salue ! Bien que prisonniers,

 Menacés, maudits, sans avenir,

Nous tenons, dans nos bras sans défense,

Des boucles d’ange et des tendons de Palinure…)

Le pays était gouverné par Epitacio Pessoa qui avait présidé la délégation brésilienne à la Conférence de Paix de Genève mais qui montrait aussi un vif intérêt pour développer et augmenter les forces armées du pays[94].

L’influence de la révolution russe et le prestige de ses institutions étaient si importantes chez les anarchistes brésiliens qu’ils fondèrent le 9 mars 1919 à Rio de Janeiro le Parti Communiste Libertaire, tandis qu’à Sao Paulo, ils créaient le 16 juin la Ligue Communiste (bientôt transformée en Parti Communiste) et qu’à la fin de la même année, ils en créaient un autre à Santos. Dans cette ville, le premier secrétaire fut le militant aguerri João Perdigão qui resta anarchiste jusqu’à sa mort. En mars, furent rédigées les Bases de l’accord qui étaient à l’origine du Parti Communiste du Brésil ; en juin son Congrès constitutif se réunit à Rio de Janeiro et Niteroi. La lecture de ses Bases et des Principes et buts, rédigés par Oiticica et publiés dans le périodique anarchiste Spartacus, le 16 août de cette année-là, montrait clairement qu’il s’agissait bien du communisme libertaire de Kropotkine et Malatesta[95]. Il s’était passé la même chose au Mexique en 1870[96]. Les anarchistes brésiliens étaient alors convaincus que la révolution bolchevique était libertaire et allait dans le sens de l’anarchisme ; ils faisaient l’éloge de Lénine et Trotsky et le 1er mai ils célébrèrent à Rio « le triomphe de leurs frères russes »[97].

Au cours de l’année 1919, la presse libertaire brésilienne s’enrichit de nouveaux titres : O Germinal et Spartacus à Rio de Janeiro, Libertas à Belo Horizonte, Libelo Social à Uberaba, A Razão à Baurú, O Operário à Taubaté, Alba Rosa à Sao Paulo, A voz Operária à Campinas, etc. Le 1er mai fut fêté par les anarchistes de Rio de Janeiro par un grand meeting sur l’Avenue Rio Branco ; ceux de Santos le fêtèrent par une manifestation géante sur la Place Iguatemy Martins qui se prolongea le lendemain avec une grève spontanée sur le port pour l’instauration des huit heures. Des grèves éclatèrent dans plusieurs villes du pays : à Pelotas où ce furent les couturières, à Porto Alegre où tous les syndicats demandèrent la journée de huit heures (il y eut à cette occasion plusieurs blessés et un mort), à Bahia, dans le Minas Gerais, à Vila Izabel, à Laranjeiras, etc.[98].

De nouvelles publications libertaires sortirent en 1920 : A Patuléia à Sao Paulo et A Voz do Povo à Rio de Janeiro, auquel participèrent, entre autres, Fábio Luz, María Lacerda de Moura et José Oiticica. Celui-ci y démarra la publication d’une série d’articles intitulée Mau Caminho, où il analysait, de manière critique et à la lumière des idées libertaires, le tournant que prenait la révolution bolchevique[99]. À partir de cette année-là le bolchevisme et le communisme libertaire commencèrent à s’éloigner l’un de l’autre bien que, comme en Argentine, des cercles et des périodiques anarcho-bolcheviques continuèrent à exister pendant presque toutes les années 1920[100]. Mais dès 1922, à l’intérieur du mouvement ouvrier international, il devint évident pour les anarchistes qu’« une liaison organique avec le communisme russe et avec son Internationale syndicale Rouge[101] était impossible ». Au Brésil, les années d’après-guerre furent celles de la faim, de la misère et des grèves qui se succédaient sans cesse. La plus fameuse d’entre elles fut celle de la Leopoldina dont Astrojildo Pereira fit l’apologie dans sa brochure A Greve de Leopoldina (1920). Le 22 mars, la Fédération Ouvrière de Rio de Janeiro, par l’intermédiaire du journal A Voz do Povo, appelait à la grève générale. Le gouvernement emprisonna plus d’une centaine de militants anarchistes, parmi lesquels se trouvaient Otávio Brandão et Fábio Luz à Rio et beaucoup d’autres comme Edgard Leuenroth et Hélio Negro à Sao Paulo. De nombreux étrangers furent expulsés du pays à bord du bateau Demerara[102]. Du 23 au 30 avril 1920, le Troisième Congrès Ouvrier Brésilien se réunit à Rio de Janeiro avec 150 délégués venus de tout le Brésil. Des anarchistes, comme Edgard Leuenroth, João C. Pimenta et d’autres, faisaient partie de la Commission de Coordination. L’idéologie largement dominante de ce congrès fut l’anarcho-syndicalisme et le communisme anarchiste, comme l’a rapporté par la suite Otávio Brandão (qui rejoindra peu après le marxisme- léninisme). « La Ligue Ouvrière de la Construction Civile de Sao Paulo, représentée par Dioclecio Fagundes et Teófilo Ferreira, proposa l’adhésion du congrès à la Troisième Internationale. Mais Edgard Leuenroth répondit qu’il ne s’agissait pas "d’une organisation typiquement syndicale". Astrojildo Pereira appuya l’intervention de Leuenroth et José Elías à son tour celle d’Astrojildo »[103]. Dans toute la république, la propagande s’effectuait au moyen de conférences, de débats, d’interventions de théâtre libre et social, de livres, de brochures et de périodiques. Le 1er mai, il y eut de grandes manifestations ouvrières et populaires à Rio de Janeiro, Sao Paulo, Niteroi, Curitiba, Porto Alegre, Aracayú, etc. Ce jour-là parut le premier numéro de la revue A Obra de Florentino de Carvalho. Au cours de cette année, la littérature anarchiste s’enrichit avec la publication de O Evangelho dos Livres d’Afonso Schmidt, de Quem os Salva de José Oiticica, de Jesus Cristo era Anarquista d’Everardo Dias, de Despertar d’Otávio Brandão, du recueil anonyme Cancioneiro Vermelho, etc.[104]

En 1921, au sein de quelques groupes anarchistes, commença un mouvement intellectuel qui devait conduire à la fondation du Parti Communiste Brésilien, marxiste-léniniste. Everando Dias, Francisco Alexandre, Alvaro Palmeira et d’autres fondèrent le Groupe Clarté, qui à l’exemple du groupe français portant le même nom et dirigé par Henri Barbusse, se proposait de défendre la révolution russe contre ses nombreux adversaires. Ces mêmes militants créèrent aussi un Comité de Coalition Sociale dont le projet était la formation d’un parti politique, équivalent brésilien du Parti Communiste bolchevique russe. La majorité des groupes anarchistes s’y opposèrent naturellement. Leur activité syndicale ne faiblissait pas, en 1921, ils furent à l’origine de nombreuses grèves dont celle des cuisiniers de la marine marchande de Rio de Janeiro (dont plusieurs furent blessés ou tués) et commencèrent la campagne pour la libération de Sacco et Vanzetti. De nouveaux périodiques libertaires apparurent cette année-là comme A Voz do Gráfico à Ceará, le journal A Vanguarda sous la direction d’Edgard Leuenroth à Sao Paulo, Remember également à Sao Paulo, A Razão et la revue Renovação, dirigée par Marques da Costa à Rio de Janeiro, Diario do Povo à Pernambouc. La propagande orale était aussi riche qu’abondante.

Il suffit de rappeler, par exemple, les conférences de José Oiticica sur le thème Propaganda e Educaçao donnée au Centre Galicien et celle de Fábio Luz sur la littérature russe en soutien au Comité d’Aide aux Sinistrés Russes de Rio de Janeiro. Il serait impossible de recenser toutes les représentations que les groupes de théâtre libertaire présentèrent, cette année-là et les précédentes, comme par exemple celles du Groupe 1° de Maio et du Syndicat Artistique Renovação. De même, de nombreuses activités eurent lieu dans les écoles « rationalistes » fondées par des sociétés ouvrières ou culturelles anarchistes, plus ou moins inspirées par la pédagogie de Francisco Ferrer (comme l’École Ouvrière 1er Mai ouverte à nouveau pour l’année scolaire 1921-1922)[105].

Astrojildo Pereira, surnommé « le libertaire intransigeant » de novembre 1920 par JW Foster Dulles, se sentit attiré au début de l’année 1921 par le bolchevisme[106]. Au cours de 1922, les positions des anarchistes et des bolcheviques se clarifièrent au sein de la gauche révolutionnaire brésilienne. Dans un manifeste publié dans A Plebe de Sao Paulo, le 18 mars de cette année-là, un groupe de militants, menés par Edgard Leuenroth, se prononça contre « le communisme d’État » que les bolcheviques essayaient d’imposer en Russie, contre leur politique centralisatrice et autoritaire et contre la dictature du prolétariat, tandis qu’ils adhéraient au secrétariat de l’Internationale Anarchiste basée en Suède, qui avait été créée au Congrès Anarchiste de Berlin (septembre 1921). Un groupe important de Rio de Janeiro, mené par Carlos Días, adhéra le 23 mai à ces principes, ajoutant des remarques qui soulignaient encore plus l’opposition entre le communisme libertaire et le communisme marxiste[107]

Au milieu de l’année 1921, Ramison Soubiroff, émissaire de Lénine et du gouvernement russe, était venu à la rédaction du journal anarchiste A Vanguarda dirigé, comme nous l’avons déjà vu, par Edgard Leuenroth. Il se présenta comme le représentant d’une fabrique de tissus de Manchester[108]. Son but était de charger Leuenroth de fonder un parti communiste (bolchevique) au Brésil et de le désigner comme chef. Leuenroth était non seulement le directeur du journal anarchiste mais aussi l’un des militants ouvriers et révolutionnaires les plus combattifs de ce pays. Journaliste très actif, orateur infatigable, il avait été l’âme de la grève générale de 1917 et, ayant publié avec Hélio Negro son livre sur maximalisme ou bolchevisme, il apparaissait comme la personne la plus indiquée pour créer et diriger le nouveau parti léniniste. N’oublions pas qu’à cette époque, beaucoup de militants voyaient en Malatesta le « Lénine italien »[109]. Leuenroth avait pourtant un esprit critique suffisamment développé pour ne pas accepter sans réserve les ordres du gouvernement soviétique et les 21 principes de la Troisième Internationale. En accord avec son long militantisme anarchiste, il refusa cette offre. Par contre, pour occuper le poste de Secrétaire-Fondateur du nouveau parti, à la demande du même Soubiroff, il recommanda son compagnon et collaborateur d’A Vangarda, Astrojildo Pereira. Peu après, celui-ci arriva de Rio, il fut présenté par Leuenroth à Soubiroff et ce même jour de 1921, le Parti Communiste du Brésil fut fondé dans une chambre du Palace Hôtel, 418 rue Florencio Abreu à Sao Paulo. Le parti qui portait ce nom auparavant était un groupe anarchiste. Les membres fondateurs de ce nouveau Parti Communiste, affilié au gouvernement soviétique, à Lénine et à la Troisième Internationale, venaient de l’anarchisme (et non du Parti Socialiste comme au Chili et en Argentine). Ils étaient convaincus que le marxisme-léninisme et le communisme libertaire n’étaient pas des conceptions antagonistes qui s’excluaient mutuellement mais plutôt les facettes d’un même processus qui nécessitait une dictature du prolétariat provisoire mais nécessaire et qui aboutirait rapidement à une société sans classes, sans propriété privée et sans État. Dès mars 1922, Astrojildo Pereira écrivait dans sa revue Movimento Comunista : « Communisme et État sont deux notions qui se rejettent »[110]. Il se passa la même chose dans le Parti Communiste du Mexique[111]. Il est évident qu’Astrojildo Pereira et ses disciples, intégrés dans les rangs disciplinés du parti, ne tardèrent pas à se conformer aux conceptions du « centralisme démocratique » et à repousser sine die la suppression du gouvernement et de l’État. Cependant, en mars 1920, Florentino de Carvalho affirmait dans A Plebe que les anarchistes russes luttaient contre la dictature du prolétariat et il affirmait, dans A Obra, que le régime russe « était, par essence, contraire à nos principes » et que l’État bolchevique au Brésil était « une absurdité »[112].

Au Brésil, comme dans d’autres pays latino-américains, « les milieux anarchistes tout d’abord enthousiasmés par la révolution russe, furent ensuite déçus par la position intransigeante de la IIIe internationale et de l’Internationale Syndicale Rouge, et encore plus par l’étouffement des anarchistes en URSS. Ils abandonnèrent leurs relations avec l’URSS et créèrent leur propre organisation internationale »[113]. En 1922, des délégués de plusieurs pays européens et américains se réunirent à Berlin et fondèrent l’Association Internationale des Travailleurs (AIT). Aujourd’hui, cette Internationale est réduite à sa plus simple expression. Au congrès de Turin en 1986, étaient pourtant représentés la CNT espagnole, la CNT française, la CNT bulgare, la FAU, la NSF, l’USI, l’ASF danoise, la DAM et un groupe chilien en exil, mais aucune organisation brésilienne alors qu’au premier congrès de l’AIT à Londres, la Confédération Ouvrière Brésilienne (COB) était présente et qu’au deuxième, celui d’Amsterdam (1925), une délégation brésilienne[114] y assistait en tant que membre observateur. Le grand débat public entre anarchistes et communistes commença en 1922. Astrojildo Pereira publia dans O Movimento Comunista, un article intitulé « Le débat ne nous fait pas peur » ; Edgard Leuenroth publiait au même moment dans A Plebe un programme-manifeste où étaient précisées les positions des anarchistes de Sao Paulo[115]. En 1923, les anarchistes réussirent à organiser les syndicats de Rio de Janeiro dans une Fédération, mais elle fut rapidement détruite par les communistes. En 1928, les syndicats anarchistes avaient 3 000 affiliés. En 1929, les syndicats brésiliens se regroupèrent dans deux centrales : la CGT, à majorité communiste, adhérente à l’Internationale Syndicale Rouge et la CNT anarcho-syndicaliste, membre de l’Association Continentale Américaine des Travailleurs (ACAT)[116]. En 1930, Getulio Vargas arriva au pouvoir à la suite d’un coup d’État. Les syndicats communistes illégaux avaient alors 4 000 membres, les anarcho-syndicalistes, illégaux également, 2 000 membres[117]. Cette année-là et la suivante, de nombreux mouvements de grève se produisirent et furent durement réprimés par le nouveau gouvernement. Les anarcho-syndicalistes de la Fédération Ouvrière de Sao Paulo étaient à l’origine de plusieurs d’entre eux ; le plus important fut une grande grève dans l’industrie textile[118]. De nombreux militants communistes et anarchistes furent emprisonnés[119]. En 1932, A Plebe, suspendu depuis août 1927, put reparaître. Au cours de cette période, pourtant, les anarchistes ne cessèrent jamais leur propagande, au moyen de brochures et de tracts dans lesquels ils dénonçaient en particulier l’exploitation des femmes et des enfants dans des travaux insalubres. Ils reconnaissaient être peu nombreux mais ils ajoutaient, selon les souvenirs de JW Foster Dulles, que la guerre sociale n’était pas une question de mathématiques. En 1934, les communistes fondèrent un mouvement nommé Alliance Libertaire Nationale et l’année suivante ils firent une tentative de coup d’État qui échoua et déclencha une répression généralisée[120], avec en particulier l’emprisonnement de Prestes et de Gregorio Bezerra à Recife. Vargas avait ordonné que tous les syndicalistes se fassent enregistrer au Ministère de l’Industrie, du Commerce et du Travail et, malgré l’opposition des dirigeants communistes et anarchistes, en 1935 presque tous l’avaient fait. À partir de cette date, d’après Victor Alba[121], aucun pays latino-américain n’avait de syndicats aussi réglementés qu’au Brésil, bien que l’Argentine de Perón ne fût pas en reste. Getulio Vargas et ses généraux se rapprochèrent des intégralistes, fascistes brésiliens dont la devise « Dieu, Patrie, Foyer » sera reprise en Argentine par le gouverneur Fresco. Les intégralistes, dirigés par Plinio Salgado, un médiocre écrivain de Sao Paulo, avaient en 1934 plus de 180 000 membres et, en 1937, ils avaient 4 000 cellules dans 700 communes du pays[122]. En fin de compte, Vargas comme Perón allaient dans le même sens que le fascisme. Tous les deux, malgré leur pragmatisme connu, avaient des convictions corporatistes bien ancrées. Comme Perón le fera plus tard, Vargas « se rendant compte que les travailleurs avaient pour lui une certaine sympathie, commença à chercher à les mettre de son côté. Il fit appliquer des mesures de bien-être social et imposa des restrictions aux entreprises. De cette façon, il pratiqua l’art d’obtenir de l’argent des riches et d’aider les pauvres sous le prétexte de protéger les uns des autres. Cette politique conduisit à l’organisation d’un État corporatiste, l’Estado Novo, en accord avec la mode de l’époque qui était le fascisme »[123]. De fait, dans la constitution de 1937, tous les droits de la classe ouvrière sont niés ; les grèves sont interdites car nuisibles au sujet de droit supérieur (et finalement unique) : l’État[124]. Tout à fait le contraire des conceptions de l’anarcho-syndicalisme. Dans ces conditions, celui-ci commença à perdre de l’influence et disparut comme force autonome à l’intérieur du mouvement ouvrier embrigadé (comme par la suite dans l’Argentine de Perón). Pourtant, dans les années 1940 et jusqu’à nos jours, des groupes spécifiques continuèrent à fonctionner, par la propagande et la diffusion des idées anarchistes, au moyen de journaux, de brochures, de livres, du théâtre et parfois de l’école. Ces groupes étaient localisés, et le sont encore, à Sao Paulo et Rio de Janeiro. Certains des militants ouvriers et propagandistes de l’âge d’or de l’anarchisme brésilien, tels qu’Edgard Leuenroth (plusieurs fois mentionné dans les pages précédentes et décédé en 1968) y participèrent avec une persévérance exemplaire.

Traduction de Felip Equy


NOTES

 * Source : Carlos Manuel Rama et Ángel Cappelletti, El Anarquismo en América Latina, Caracas, Biblioteca Ayacucho, 1990. [Prologue et chronologie : Ángel J. Cappelletti ; Sélection et notes : Carlos Manuel Rama et Ángel Cappelletti]. Cet extrait va de la page CXII à la page CXXXIX.

** Ángel J. Cappelletti (1927-1995). Philosophe, historien et anarchiste argentin, il résida pendant de nombreuses années au Venezuela. Il est né et mort à Rosario (Argentine), mais les 27 années qu’il passa au Venezuela, entre 1968 et 1994, la plus grande partie d’entre elles comme professeur titulaire à l’université Simón Bolívar, furent les plus prolifiques pour leur production intellectuelle et universitaire, étant donné qu’il publia de son vivant environ 45 livres — et au total 80, car après sa mort les universités de Los Andes et Simón Bolívar ont publié des travaux inédits de l’auteur — et plus d’un millier d’articles sur des sujets philosophiques et littéraires.

[1] – Carlos Rama, Utopismo socialista, p. XLIX.

[2] – Vamireh Chacón, Abreu e Lima, general de Bolívar, Caracas, Instituto de Altos Estudios de América Latina USB, 1985, p. 177.

[3] – Gilberto Freire, Un engenheiro francés no Brasil, Rio de Janeiro, José Olimpio Editor, 1940.

[4] – Vamireh Chacón, Historia das idéias socialistas no Brazil, Rio de Janeiro, Civilização Brasileira, 1965, p. 208 sq.

[5] – Carlos Rama, Utopismo socialista, p. L-LII.

[6] – Edson Carneiro, O Quilombo dos Palmares, Rio de Janeiro, Companhia Editora Nacional, 1958.

[7] – Edson Carneiro, Insurreição Praieira, Rio de Janeiro, Edições Conquista.

[8] – Euclides da Cunha, Os Sertões, Rio de Janeiro, 1903. (Il existe une traduction espagnole : Los Sertones, Caracas, Biblioteca Ayacucho, 1980).

[9] – Edgar Rodrigues, Socialismo e sindicalismo no Brasil, Rio de Janeiro, Laemmert, 1969, p. 53.

[10] – Afranio Coutinho, A Literatura no Brasil, Vol. III, Tomo I, Rio de Janeiro, 1959, p. 305. (Cf. Macedo Soares, A guerra dos Canudos, Rio de Janeiro, 1903 ; Euclides da Cunha, Canudos, Rio de Janeiro, 1903).

[11] – Rui Facó, Cangaceiros e fanáticos (cité par E. Rodrigues dans Socialismo e Sindicalismo no Brasil).

[12] – D. Viñas, op. cit., p. 87.

[13] – V. Alba, op. cit., p. 101. Cf. João Costa, Esbozo de una historia de las ideas en el Bresil, Mexico, 1957, p. 137.

[14] – JW Foster Dulles, Anarchists and Communists in Brazil (19010-1935), Austin, 1973 (cité par Avrich).

[15] – Edgar Rodrigues, op. cit., p. 29-30.

[16] – P. Avrich, Los anarquistas del Brasil, « Reconstruir », 100. Cf. Zelia Gattai, Anarquista, graças à Deus, Rio de Janeiro, 1979.

[17] – JW Foster Dulles, Anarquistas e comunistas no Brasil (1900-1935), Editora Nova Fronteira, Rio de Janeiro, 1977, p. 17. Cf. L. Grossi, Storia della colonizazione europea al Brasile et della emigrazione italiana nello stato di São Paulo, Milan, 1974 ; Flávio Venãncio Luizetto, Presença do anarquismo no Brasil, São Carlos, 1984, Gráfica da UFS Car.

[18] – José Maria Bello, Historia da Republica (1889-1954), Companhia Editora Nacional, São Paulo, 1972, p. 5-51.

[19] – D. Viñas, op. cit., p. 89.

[20] – V. Muñoz, « Una cronolología de Giovanni Rossi » dans Reconstruir, 83.

[21] – Autour de la colonie La Cecilia, on peut lire, en plus du livre de Rossi, le volume collectif Utopie und Experiment, Zurich, 1897 ; Afonso Schmidt, Colonia Cecilia : Romance de una experiencia anarquista, Sao Paulo, 1980 ; Newton Stadler de Souza, O Anarquismo da Colonia Cecilia, Civilização brasileira, Rio de Janeiro, 1970.

[22] – Afonso Schmidt, op. cit., p. 93 sq.

[23] – Ibid., p. 105, Cf. Rosellina Gosi, Il socialismo utopistico: Giovanni Rossi e la Colonia Anarchica Cecilia, Milan, 1977.

[24] – Max Nettlau, « Viaje libertario » dans Reconstruir, 78, p. 43-44. JW Foster Dulles, op. cit., p. 20.

[25] – D. Viñas, op. cit., p. 89.

[26] – Max Nettlau, « Viaje libertario » dans Reconstruir, 78, p. 46-47.

[27] – Max Nettlau, « Contribución a la bibliografía anarquista », p. 16-17.

[28] – Ibid., p. 27-28.

[29] – José Ingenieros, Almanaque socialista de «La Vanguardia» para 1899, Buenos Aires, 1988, p. 26.

[30] – Edgar Rodrigues, op. cit., p. 64-65. Cf. JW Foster Dulles, op. cit., p. 22.

[31] – Ibid, p. 73-74.

[32] – Ibid., p. 69.

[33] – Ibid., p. 82.

[34] – Cf. José Maria Bello, op. cit., p. 172-184.

[35] – JW Foster Dulles, op. cit. p. 27.

[36] – Edgar Rodrigues, op. cit., p. 85-86.

[37] – JW Foster Dulles, op. cit., p. 26.

[38] – Ibid., p. 97-98.

[39] – Ibid., p. 99.

[40] – S. Fanny Simon dans D. Viñas, op. cit., p. 86.

[41] – Norberto Bobbio, Nicola Mateucci, Diccionario de Política, México, Siglo XXI, I, p. 59.

[42] – Edgar Rodrigues, op. cit., p. 114 sq. ; JW Foster Dulles, op. cit., p. 27.

[43] – JW Foster Dulles, op. cit., p. 30.

[44] – Edgar Rodrigues, op. cit., p. 141-147 ; JW Foster Dulles, op. cit., p. 28.

[45] – Ibid., p. 173-180.

[46] – J. Pandiá Calógeros, Formação histórica do Brasil, São Paulo, 1972, p. 358-359.

[47] – Edgar Rodrigues, op. cit., p. 186.

[48] – Ibid., p. 196.

[49] – JW Foster Dulles, op. cit., p. 29.

[50] – Edgar Rodrigues, op. cit., p. 216.

[51] – V. Alba, op. cit., p. 101.

[52] – Edgar Rodrigues, op. cit., p. 217-119. Cf. Luís Heredia M., op. cit., p. 45-48 ; F. Quesada, La Protesta, 1, p. 87-88.

[53] – Edgar Rodrigues, op. cit., p. 221-225.

[54] – JW Foster Dulles, op. cit., p. 20.

[55] – José Maria Bello, op. cit., p. 199.

[56] – Edgar Rodrigues, op. cit., p. 227-245.

[57] – Cf. G. Lapouge-J. Bécarud, op. cit., p. 70.

[58] – V. Alba, op. cit., p. 101.

[59] – Cf. DA de Santillán, El movimiento anarquista en la Argentina, édition citée, p. 179-186.

[60] – Edgar Rodrigues, op. cit., p. 279.

[61] – Ibid., p. 285-294.

[62] – Robert J. Alexander, Labor Parties of Latin America, New York, 1942, p. 29. Cf. JW Foster Dulles, op. cit., p. 25.

[63] – Edgar Rodrigues, op. cit., p. 300-303.

[64] – Ibid., p. 308-318 ; JW Foster Dulles, op. cit., p. 29.

[65] – José Maria Bello, op. cit., p. 214.

[66] – JW Foster Dulles, op. cit., p. 32.

[67] – José Maria Bello, op. cit., p. 303-305. (Cf. Sertório Castro, A Republica que a revolução distruiu, Rio de Janeiro, 1932 ; Alejandro Mendible Z., El Ocaso del autoritarismo en Brasil, Caracas, 1986, p. 26-27).

[68] – Edgar Rodrigues, op. cit., p. 319-334 ; JW Foster Dulles, op. cit., p. 33.

[69] – Edgar Rodrigues, Nacionalismo e Cultura Social, Rio de Janeiro, Laemmert, 1972, p. 31.

[70] – JW Foster Dulles, op. cit., p. 33.

[71] – Edgar Rodrigues, Nacionalismo e Cultura Social, p. 32-36.

[72] – JW Foster Dulles, op. cit., p. 34.

[73] – F. Quesada, La Protesta, 1, p. 92.

[74] – Edgar Rodrigues, Nacionalismo e Cultura Social, p. 39-40.

[75] – Ibid., p. 48-56.

[76] – Francisco de Assis Barbosa, A Vida de Lima Barreto, Rio de Janeiro, Brasilia, Civilização brasileira, p. 250.

[77] – Edgar Rodrigues, Nacionalismo e Cultura Social, p. 57-67.

[78] – Ibid., p. 71-76.

[79] – José Maria Bello, op. cit., p. 234.

[80] – JW Foster Dulles, op. cit., p. 37.

[81] – Martins Fontes, Vulcão, Santos, 1920 (cit. par E. Rodrigues). Cf. Francisco Foot, Nem patria nem patrão, Sao Paulo, 1983.

[82] – José María Bello, op. cit., p. 235-236.

[83] – Caio Prado Junior, História Económica do Brasil, Sao Paulo, 1956, p. 257.

[84] – JW Foster Dulles, op. cit., p. 38-47.

[85] – Norberto Bobbio-Nicola Matteucci, op. cit., I, p. 59-60.

[86] – J. Cruz Costa, op. cit., p. 137 ; JW Foster Dulles, op. cit., p. 49-51.

[87] – Sylvio Figueiredo, « Os Grevistas », en A Voz do Povo, Rio de Janeiro, 2 février 1920 (cité par E. Rodrigues).

[88] – José María Bello, op. cit., p. 237.

[89] – Sur la campagne anti-guerre de Canellas et Brandão dans A Semana Social de Maceió, cf. JW Foster Dulles, op. cit., p. 62.

[90] – Edgar Rodrigues, Nacionalismo e Cultura Social, p. 215-219.

[91] – Cf. Luigi Fabbri, Malatesta : su vida y su pensamiento, Buenos Aires, Americalee, 1945, p. 146.

[92] – Carlos Augusto Addor, A Insurreição anarquista no Rio de Janeiro, Rio de Janeiro, 1986.

[93] – José Oiticica, « Aos companheiros de prisão », dans A Plebe, 5 mars 1919 (cité par E. Rodrigues).

[94] – J. Pandiá Calógeras, op. cit., p. 380-381.

[95] – Edgar Rodrigues, Nacionalismo e Cultura Social, p. 234-247 ; JW Foster Dulles, op. cit., p. 72.

[96] – Le premier mouvement qui porta le nom de Parti Communiste Mexicain était composé de groupes nettement bakouninistes. Il apparut vers juillet 1878 et eut une vie éphémère (C. Rama, Historia del movimiento obrero y social latinoameicano contemporáneo, p. 64).

[97] – JW Foster Dulles, op. cit., p. 63.

[98] – Edgar Rodrigues, Nacionalismo e Cultura Social, p. 267-276.

[99] – Ibid., p. 287-293. Cf. José T. Lourenço, Maximalismo ou anarquismo, Sao Paulo, 1920.

[100] – À Buenos Aires, par exemple, paraissaient El Libertario (depuis avril 1923) et Bandera Roja, comme organes de la tendance anarcho-bolchevique. (Cf. E. López Arango-DA de Santillán, El anarquismo en el movimiento obrero, p. 44-45.

[101] – Diego Abad de Santillán, La FORA, p. 282.

[102] – Edgar Rodrigues, Nacionalismo e Cultura Social, p. 296-302 ; JW Foster Dulles, op. cit., p. 108-111.

[103] – JW Foster Dulles, op. cit., p. 113.

[104] – Edgar Rodrigues, Nacionalismo e Cultura Social, p. 307-341.

[105] – Ibid., p. 363-377.

[106] – JW Foster Dulles, op. cit., p. 137.

[107] – Edgar Rodrigues, Nacionalismo e Cultura Social, p. 382-399.

[108] – JW Foster Dulles, op. cit., p. 138.

[109] – Cf. E. Malatesta, «La dittadura del Proletariato e l’Anarchia», dans Volontá, 16 août 1920 ; Vernon Richards, Malatesta, Buenos Aires, 1974, p. 317.

[110] – Edgar Rodrigues, Nacionalismo e Cultura Social, p. 403-420 ; Moniz Bandeira, Clovis Melo et AT Andrade, O Ano Vermelho, A Revolução russa e seus reflexos no Brasil, Rio de Janeiro, Civilizaço brasileira, 1967.

[111] – Julio Godio, op. cit., p. 96-97.

[112] – JW Foster Dulles, op. cit., p. 132-133.

[113] – José Luis Rubio, Las internacionales obreras en América, Madrid, ZYK, 1971, p. 58.

[114] – Fidel Gorrón Canoyra, AIT, la Internacional desconocida, Madrid, AIT, 1986, p. 8. ; Julio Godio, op. cit., 2, p. 162.

[115] – JW Foster Dulles, op. cit., p. 144-145.

[116] – Edgar Rodrigues, Nacionalismo e Cultura Social, p. 398-399.

[117] – Victor Alba, op. cit., p. 386.

[118] – Eduardo Ghitor, La bancarrota del anarcosindicalismo, Montevideo, 1932, p. 48.

[119] – Victor Alba, op. cit., p. 387.

[120] – Pau de Arara, La violencia militar en Brasil, México, 1972, p. 15-16.

[121] – Victor Alba, op. cit., p. 389.

[122] – Rogelio García Lupo, «Resurrección del fascismo favorecida por la crisis», dans El Nacional, Caracas, 7 février 1988.

[123] – Victor Alba, op. cit., p. 387. Cf. John J. Johnson, Political Change in Latin America, The Emergence of the Middle Sectors, Standford, 1959, p. 167-168.

[124] – Alejandro Mendible Z., op. cit., p. 26-29. (Cf. Pedro Motta Lima-José Barbosa Mello, O nazismo no Brasil, Sao Paulo, 1938).



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