Centre International de Recherches sur l'Anarchisme

Chaval

Après avoir pris connaissance de cette biographie de Chaval, l'éditeur pirate Arthur Thoucourt m'a signalé avoir lu quelque part que ce dessinateur aurait réalisé des caricatures antisémites durant l'Occupation. Or, aucun des documents dont j'avais pris connaissance pour écrire ce texte ne parlait des activités de Chaval pendant la guerre. Des recherches sur Internet m'ont permis de trouver un article de Pascal Ory accablant pour Chaval. En effet, entre décembre 1941 et le début de l'année 1943, Yvan Le Louarn (le futur Chaval) a participé activement au journal collabo bordelais Le Progrès. Ses dessins attaquaient les Anglais, les Américains, les Russes, les hommes de la Troisième République… L'un d'eux se moque des Juifs obligés de porter l'étoile jaune. Comme de nombreux autres Français, Chaval avait réussi à passer sous silence ses années de guerre. Nous apprécions Chaval comme pourfendeur des tares de notre société mais nous ne pouvons en aucune manière excuser les dessins glauques d'Yvan Le Louarn.

Petits tas de secrets de l'Occupation par Pascal Ory. L'Histoire, n° 281, novembre 2003, p. 18-19.



Chaval est né à Bordeaux le 10 février 1915. Son vrai nom était Yvan Le Louarn. Il se suicide à Paris 53 ans plus tard, peu après la mort de sa femme, le peintre Annie Fourtina. Son principal trait de caractère fut la misanthropie. Sa vie fut discrète, son oeuvre n'est pas volumineuse (elle tient en 3 ou 4 livres) mais Chaval est l'un des dessinateurs français les plus importants du XXe siècle.

Voici comment Chaval décrit le début de sa vie : « Je naquis moche mais pas plus que la majorité de ceux de ma génération. Il faut dire que bien que dans une ville de l'arrière nous étions au début d'une guerre que je pressentais longue, difficile et meurtrière. Heureusement, ma mère avait du lait et m'en refilait en douce ».

La famille de Chaval était plutôt bourgeoise et conformiste. Mais il sera surtout influencé par son oncle. Celui-ci était peintre et décorateur de théâtre. Il fut l'ami d'Alphonse Mucha. Il s'habillait comme un clochard et dans Bordeaux il était souvent pris pour un vagabond. Cet oncle va faire connaître à Chaval les humoristes tels que Mark Twain, Alphonse Allais et Jerome K. Jerome. Ses réflexions personnelles vont également impressionner Chaval. Par exemple, Chaval et son oncle étaient un jour dans le métro, à une heure d'affluence, serrés comme des harengs. Tout à coup, l'oncle lui dit : « Retourne-toi ! ». Chaval se retourne et voit un homme au visage assez commun. Alors l'oncle ajoute : « Regarde bien ce monsieur car il est probable que tu ne le verras jamais plus ! ». La mort de l'oncle fut une véritable mise en scène. Il est resté mourant pendant plusieurs jours et refusait de quitter son atelier, habillé en clochard, le chapeau sur la tête, avec le bord roulé par derrière sur le coussin d'un divan.

Après des études aux Beaux-arts de Bordeaux, Chaval va se consacrer, jusqu'en 1952, à la gravure sur cuivre. C'est d'ailleurs comme graveur qu'il monte à Paris en 1946, un éditeur lui ayant demandé d'illustrer deux livres. Cette oeuvre de Chaval reste méconnue. Auparavant, il avait travaillé trois ans à Tours comme représentant en produits pharmaceutiques.

Il débute comme illustrateur à La Gazette des lettres. Il travaille ensuite dans des revues professionnelles de la Fédération nationale de l'ameublement. Il y crée des bandeaux, des vignettes et des sigles. En effet, le dessin d'humour n'étant pas une source de revenus suffisante, Chaval dut faire de la publicité qu'on appelait à l'époque réclame. Pendant deux ou trois ans, surtout dans Paris-Match, il va faire des dessins pour vanter le conditionnement des produits en tube. En ces temps-là, les marchands voulaient tout emballer en tube : moutarde, cirage, lait, sirop, mayonnaise. Rarement une campagne de publicité eut autant d'impact.

L'essentiel de l'oeuvre de Chaval est cependant constitué de dessins d'humour. Il a travaillé régulièrement pour Sud-Ouest, Paris-Match, Le Figaro, Le Nouvel-Observateur et Le Rire ainsi que Punch et Lilliput à l'étranger. C'est certainement le plus grand dessinateur humoristique de la période 1950-1960, avant l'arrivée de l'équipe Hara-Kiri. Il reçoit en 1953 la Coupe du meilleur dessinateur. Chaval disait de ses dessins : « S'ils sont meilleurs que les autres, c'est qu'ils vont jusqu'au bout : ils détruisent tout parce que j'y vais moi-même et que je me détruis aussi ».

Les dessins de Chaval ont un trait simple, anodin mais ce sont souvent les légendes qui constituent l'essentiel. En voici un exemple. Dans une série de dessins, on voit André Gide acheter un journal. Puis un voleur lui vole son journal. Gide poursuit le voleur puis s'arrête essoufflé. Le voleur continue de courir pendant quelques minutes, il marche normalement et crie : « Demandez le journal de Gide ». Les jeux de mots, les calembours et la dérision sont constants dans ses dessins et les légendes sont à prendre au pied de la lettre. Sont notamment dessinés : « Un officier de marine et capitaine au long cou », « Blériot s'entraînant à traverser la manche » (celle de sa veste, bien sûr), « Edison découvrant un phonographe » (en soulevant un drap), « Releveur de compteurs relevant le moral d'un abonné », « Eve suivant le premier venu ». Il dessine également : « un chien se retenant d'uriner devant un palais présidentiel », « un gendarme écrivant une lettre d'amour », « des pharmaciens fuyant l'orage », « un crétin ému par un hymne national », « un homme d'Etat victime d'une indisposition heureusement sans gravité » (il est étendu raide mort), « des papes étonnés par un gratte-ciel » ou encore « un homme de génie achetant un paquet de lessive ». Chaval dénonce la bêtise, toutes les bêtises de l'Homme. Ses personnages sont des petits bourgeois ridicules, lamentables, dérisoires.

Quand il en a assez de l'Homme, Chaval s'en prend aux animaux et ces dessins sont encore plus destructifs que les précédents car l'anthropomorphisme est évident. Chaval avait une chienne horriblement laide appelée Caca qui dut lui servir de modèle. Dans le recueil L'animalier, on découvre avec plaisir : « un prêtre qui refuse la communion à une autruche catholique», « un gorille lisant La Dame aux camélias », « un éléphant se souvenant parfaitement de Jules Grévy », « un gorille qui demande la main de la femme d'un explorateur ». Plusieurs de ces dessins, jugés trop agressifs ou trop absurdes seront refusés par les journaux où Chaval travaille. Ils seront publiés par Jean-Jacques Pauvert dans la revue Bizarre.

Mais le sommet de l'oeuvre de Chaval ce sont Les oiseaux sont des cons. Il s'agit d'une suite de dessins d'oiseaux avec une légende en-dessous. A l'origine, Chaval en avait fait un court métrage qui obtint un prix au Festival de Tours en 1964. Chaval s'était intéressé très tôt au cinéma. En 1931, son oncle lui avait offert une caméra 35 mm et il avait réalisé une trentaine de petits films. Chaval sortait peu et n'allait pas au cinéma, mais il avait chez lui un projecteur. Et sans jamais s'en lasser il passait et repassait Yoyo de Pierre Etaix qui fut son ami. Il se passait également dix fois de suite la bande annonce des actualités Fox. A propos des Oiseaux sont des cons, on a dit qu'en trois minutes, Chaval en disait plus long que n'importe quel polémiste anarchiste. Le dessin renoue avec la tradition caricaturale : on y voit l'oiseau-curé, l'oiseau-militaire, l'oiseau-médicastre, l'oiseau-cuistre. Chaval s'en prend à travers eux à la société tout entière. Sa conclusion est sans espoir : « Les oiseaux seront-ils toujours des cons ? Oui les oiseaux seront toujours des cons. Eternellement ? Oui, éternellement ».

A partir de cette oeuvre, les dessins de Chaval évoluent rapidement. L'encre est plus noire. Ses personnages (encore des oiseaux) sont de plus en plus sinistres et désespérés. On dirait presque des martyrs. Derrière eux s'élèvent des murailles de béton et des échangeurs d'autoroutes. Chaval semble obsédé par la mort. Il écrit d'ailleurs un texte intitulé Vive la mort. « J'ai la conviction que les morts sont les gagnants... Je crois à l'inexistence, au néant comme d'autres croient en un dieu... Les signes de l'au-delà sont certainement des conneries imaginées par les vivants qui ne peuvent pas concevoir que la mort est la seule solution, tout le reste ce sont des jeux de cons, j'en suis sûr. Aimer la vie me semble aussi stupide que d'être patriote. Vive la putréfaction, premier degré vers la sagesse. Vive la mort ».

La mort de sa femme n'arrange pas les choses. Il devient neurasthénique et s'enferme dans un appartement à Bordeaux au dessus de celui de sa mère. Il avait vendu toutes ses affaires personnelles à Paris puis il rachète exactement les mêmes à Bordeaux. Il ne parle que de mort et demande avec bonne humeur des recettes de suicide à ceux qu'il rencontre. Il passait L'Internationale très fort et à plusieurs reprises et tirait des coups de feu avec un pistolet d'alarme. « Pour faire chier les voisins » disait-il. Il finit par se suicider le 22 janvier 1968 à Paris.


A LIRE

Dessins de Chaval

Les cent meilleurs dessins. Le Cherche-Midi, 1988. 141 p. 75 F.

Chaval inconnu. Le Cherche-Midi, 1995. 164 p. 128 F.

Faites des économies. Le Cherche-Midi, 1989. 128 p. 95 F.

Textes de Chaval

Les gros chiens. Climats, 1990. 104 p. 70 F. Ce recueil contient des textes désopilants. Paru en 1962 chez Pauvert, il n'eut aucun succès. A propos du texte Voyage en Espagne, Chaval reçut même des lettres d'insultes du type : « Moi j'ai été passer mes vacances en Espagne et c'était vraiment très bien ».

Sur Chaval

Avant Chaval par Pierre Monier. La Butte aux Cailles, 1983. 64 p. 50 F.

Petits tas de secrets de l'Occupation par Pascal Ory. L'Histoire, n° 281, novembre 2003, p. 18-19.